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Lettre de Lumbini #9


Depuis une dizaine d’années les consultations médicales du dispensaire de Lumbini ont un certain immuable qui donne une notion de pérennité à l’acte médical. Le matin les patients viennent lentement s’accroupir devant la porte ou sous le préau, des femmes, des hommes... Peu d’enfants.

















La patientèle n’évolue pas beaucoup, disciplinée, elle attend l’arrivée du personnel médical  vers 10h du matin (ce sont les horaires népalais) pour s’aligner en file indienne devant le guichet d’enregistrement - la paperasserie existe aussi ici - pour y recevoir son carnet. Les plaintes sont très souvent récurrentes : homme, femme, le patient se plaint en touchant son bras ou sa jambe avec une mimique expressive  disant  Pirata ! Aïe aïe pirata …”.

Quand le mot est dit , le médecin sait à quoi s’en tenir, la douleur  diffuse, confuse, disparate, permanente, déconcertante, qui ne répond pas beaucoup à des critères médicaux classiques  occupera son attention. Pas de systématisation, pas de localisation spécifique, pas d’horaire, uniquement un cri “Pirata” qui exprime peut-être une douleur mais qui est surtout   l’expression d’ un mal-être. Pirata c’est la plainte de la maladie, c’est la  souffrance qui ne sait s’exprimer que de cette manière  et qui depuis l’ouverture du dispensaire en est une caractéristique.

Et le médecin népalais doit y donner une réponse, parfois il plantera quelques aiguilles faisant  penser à une acupuncture du pauvre, souvent il  prescrira  le médicament miracle, le Pain Killer, le tueur de douleur, il fallait l’inventer ce mot ! Il y a pour l’anti-douleur une réelle fascination  collective. Si vous ne recevez pas la prescription miracle, le patient  aura l’impression de ne pouvoir guérir, à se demander  si le Pain Killer n’est pas utilisé comme placebo. Diclofenac, ibuprophene sont les sésames de la bonne santé ici au Népal et surtout l’affirmation que votre Pirata a été pris très au sérieux. Conception médicale différente, qui inquiète, avec raison, le personnel médical européen qui viendrait ici séjourner... Mais il faut relativiser, nous sommes en Asie.






















Une autre pratique médicale ne manquera pas d’interroger l’occidental qui viendrait à se trouver sur les lieux. C’est celle du  Health Camp c’est à dire du “camp de santé”.
Une ou deux fois l’an, il est de bon ton pour certaines ONG étrangères ou associations caritatives locales d’organiser un Health Camp. On réunit du personnel médical, bénévolement, des médicaments gratuits d’origines diverses et pendant un jour ou deux on va s’installer soit dans un dispensaire (le notre ne fait pas exception) soit dans un temple, pour y pratiquer  une certaine  forme de  médecine à la chaîne, gratuite, un peu un charity business.

Et la population répond à la proposition, le jour dit, une longue queue de suppliants se formera pour passer devant un personnel médical extérieur temporaire... Que vous soyez malade ou non ! Car pour cette population demanderesse (ou inoccupée) il peut y avoir profit. On ne sait jamais, l’œil médical extérieur trouvera peut-être votre problème et vous en tirerez toujours quelque chose. Les participants extérieurs s’appliqueront, une infirmière pourra prendre la température, une autre la tension et un médecin appliquer un stéthoscope une apparence de médecine... Une médecine néanmoins parodique car les pathologies et les demandes sont dans ces cas-ci créées pour l’occasion. On a toujours mal quelque part, une rate qui se dilate, un estomac qui se contracte... 

Les patients répondent présents, mais pour quelles affections ? Pour quelles maladies ? Voire pour quels symptômes ? Là tout est flou, les plaintes diverses, anachroniques, inventives imaginatives. L’essentiel  c’est de recevoir avec un sérieux qui enchanterait Molière des mains expertes (?), les minuscules banderilles sur les corps allongés demandeurs, suivant des techniques et des schémas échappant bien-sûr à l’œil médical, même chinois. On est dans l’irrationnel d’autant plus que la langue est barrière, la plainte irréelle ou fictive. Et l’on peut s’interroger sur la crédibilité, l’analphabétisme, l’illettrisme et un certain charlatanisme plus ou moins conscient... Le sujet est vaste mais mérite d’être posé. Mais en définitive chacun y trouve son compte : le soignant  sa justification et sa rédemption, le patient peut-être un certain réconfort…

Et l’on prend des clichés, des poses, car aujourd’hui il n’y a justification et confirmation que par les réseaux sociaux. Il est important  de montrer la longue file des demandeurs, l’activité des exécutants. Le voyage sera mémorisé, authentifié par Facebook et puis il est toujours bénéfique d’afficher que son association réunit une foule plus importante que la voisine. Pour être en tête du Hit Parade de la consultation, certaines ONG préparent même des petits paquets cadeaux, qui un peu de riz ? Qui des bonbons ? Qui des colifichets ? Et bien-sûr un petit assortiment de quelques médicaments Chinois et Coréens sont assez appréciés.

Néanmoins des health camps très spécialisés trouvent leur efficacité. Ceux  prenant en charge par exemple des cataractes, des becs de lièvres ou des problèmes gynécologiques très spécifiques dus à des déchirures pelviennes suite à des accouchements périlleux. Ne soyons donc pas pessimistes, tout n’est pas poudre aux yeux.

Et pendant ce temps là « notre » dispensaire poursuit son activité quotidienne, routinienne, banale, ordinaire… En fait que de chemin parcouru depuis 10 ans. Tout est loin d’être parfait. Grâce à la présence de médecins népalais formés, les pratiques médicales sont plus strictes, le diagnostique est l’objectif, c’est une médecine de tous les jours, répétitive dans ses gestes qui garantissent la qualité du soin : la tension, la température, le pouls, et surtout, l’écoute du patient, ensuite  seulement les traitements qui pourront bien sur être variés et adaptés localement, en essayant de ne point tomber  dans de la surconsommation médicamenteuse, un heureux partage entre acupuncture locale et allo-thérapie. C’est ainsi que les diabétiques, les hypertendus, les bronchiteux, viennent maintenant au dispensaire pour y recevoir des soins adaptés - et simples. C’est une médecine sur la durée.

















En outre, avec la coopération ASF (Action Santé Femmes ndlr) une fois par an, une équipe de sages femmes  viennent former notre personnel pour un meilleur suivi des femmes enceintes. Grâce à notre prise en charge des salaires nous permettons à 2 ou 3 médecins d’avoir un salaire conséquent et surtout une reconnaissance. Pour les infirmières le salaire est minimum mais c‘est un point non négligeable. À notre niveau nous évitons l’exode ou l’exil du personnel médical népalais vers Calais et l’Angleterre. C’est en aidant sur place que l’on évite les migrations.

La transition vers un Népal moderne est en route, lentement. Oui peu à peu Lumbini se transforme, des maisons poussent anarchiquement de part et d’autre du Bazar, les petites demeures Taru en pizzé font place à des constructions inesthétiques de trois ou quatre étages - certainement pas  aux normes antisismiques - qui seront guesthouses, hôtels, lodges. Le tourisme conquiert, transforme les activités.
Le centre médical  se doit d’être dans ce mouvement, mais seuls nous n’y arriverons point. Il nous faut de l’aide pour assurer les salaires, des compétences pour parfaire des formations... On compte sur vous. 

Nous avons  un projet médical primaire : la mise en place de deux lits d’hospitalisation pour des soins à la journée. Cela permettra de voir l’évolution de l’état du patient, et surtout de mettre en route le traitement médical. Pour cela il nous faut une infirmière supplémentaire et une motivation financière  pour notre personnel médical.

On compte sur vous. Merci pour le Népal et Lumbini.


Dr Claude Briot
Médecin accompagnant et formateur à Lumbini

Commentaires

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C’est toujours agréable de retourner à Lumbini , une occasion pour voir comment évolue le dispensaire , Cela fait plus de 7 ans que nous apportons  avec l’association Lumbini France  un soutien médical à ce dispensaire du Népal .
Et année après année, on s’aperçoit des améliorations  , une rigueur dans la prise en charge des patients : un carnet de santé , une mesure systématique de la Tension , du poids , de la température –quand cela s’impose- un interrogatoire fait par les infirmières  , des conseils donnés pour les enfants et les nourrissons … une hygiène  réelle , bref une meilleure prise en charge. Nos deux jeunes médecins –dont l’un ,Docteur Satish est avec nous depuis 5 ans  - ont su pratiquer une médecine de qualité et on  remarque  de plus en plus de patients diabétiques , hypertendus , cardiaques . qui avant notre présence ne se soignaient point car aller à l’hopital de Bairhawa à plus de 23 kilometres est difficile d’accès   et il faut payer le transport .plus les frais mé…

Compte-rendu par la bénévole Claire Giraudeau

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Nouvelles du dispensaire de Lumbini

Nous sommes heureux de pouvoir vous donner des nouvelles du dispensaire de LUMBINI.
Le dispensaire a traversé une période de flottement depuis l’été dernier avec le départ de trois médecins (partis poursuivre des spécialités à Katmandou) et le remplacement de trois infirmières.
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Le rapport d'activité de l'année 2017 est consultable dans l'onglet "Rapports d'activité".

Amitiés,

Antoine MULLER